Processus créatif
Collage de textes sur le processus créatif

Tableau de Anne Arseno
En
mode moi-même sur l'autoroute de la création ![]()
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Tenter
d'expliquer le chemin que prend le processus créatif chez un artiste
est vraiment ardu. Un tel processus est unique à chacun et
difficilement explicable puisque directement lié à un état d’âme.
Quoique les historiens d'art ou les critiques semblent détenir
le grand savoir en reliant des éléments de vie de l'artiste à ses créations,
je pense que le principal concerné ne comprend pas toujours ce
processus qui l’habite et ce qui l’a déclenché. D’autre part,
pour certaines œuvres, on peut établir le fil conducteur qui a mené
à la réalisation de l’œuvre et ce, du premier au dernier coup de
pinceau. Le
mode créatif peut prendre diverses formes pour les artistes :
physique, tactile, auditif ou visuel, structuré et réfléchi, cartésien
ou instinctif. Les artistes peuvent également capter une onde dans le
moment présent, dans le silence de la nuit ou encore, dans les yeux de
la muse. En fait, il existe
autant de portes créatives que de créateurs. Ainsi,
expliquer le processus que prend ma création à partir du point
d’ancrage, s’avère une tâche difficile. Généralement, je laisse
ces moments défiler librement dans ma tête sans trop chercher à les
comprendre ou en connaître la source. Comme une éponge, je me laisse imbiber de ces riches
instants. J'essaie de
garder les images, les couleurs et les essences en mon intérieur afin
qu’au cours des jours subséquents, ces éléments nutritifs de
l’imaginaire, me tambourine le cerveau.
Un mécanisme semblable au refrain d’une chanson sur lequel
vous restez accroché pendant des jours et que vous fredonnez sans
savoir trop ni comment elle est arrivée à vous. Et soudain … eurêka
! … tout prend forme dans la tête et une envie de créer, émanant du
fond des tripes, se fait sentir. Suivez-moi
! Je vous invite sur
l’autoroute de mes inspirations où les excès de vitesse sont permis. Une
ombre vacille sur le plancher de mon salon, je me laisse imprégner par
cette partie du parquet en
bois. Les rideaux laissent
doucement infuser une lumière, valsant au gré des mouvements du vent.
Un canevas se déroule là, sous mes yeux et hop ! j’entre dans
cette zone. Un film en trois dimensions est projeté devant moi,
confortablement installée dans ma bulle.
Je me concentre sur ces images esquissées sur le plancher et
soudain, j'aperçois des personnages effilés qui dansent
langoureusement dans la lumière. La
chorégraphie terminée, les danseurs retournent derrière le rideau,
sous les applaudissements virtuels de mon public.
Le deuxième acte peut débuter.
Arrivent lascivement les tortues nageant en bande dans le fond
bleu océanique, chatouillées au passage par les algues marines.
Un coup de vent dans les rideaux modifie brusquement la scène,
faisant miroiter les feuilles d'un arbre, à la fenêtre.
Sur le canevas de bois, des cerfs volants flottent dans un ciel
ombragé. Les nuages défilent
à une vitesse folle, les entraînant dans un tourbillon de vrilles.
Vertige! Vertige! La spectatrice en a le souffle coupé et cligne
des yeux. L'image
s’atténue et voilà que les feuilles d’un arbre frémissent
doucement suivant la courbe de la brise fraîche, découvrant l’ombre
d’un homme aux jambes croisées, couché en son creux. À
l’extérieur, le soleil perce les nuages et crayonne des girafes sur
le carreau craquelé de la fenêtre.
Tout un troupeau modèle devant moi.
Les élégantes, au corps allongé, gambadent dans le désert
sous un soleil torride, soulevant le sable blond à chaque coup de
talon. Trop chaud,
trop poussiéreux ! Les
girafes rentrent chez elle, cédant la place à des enfants excités qui
courent le ballon sur le gazon.
Un cri maternel cesse le jeu, la faim prime sur le l’amusement.
Mais … qui va là? Un dinosaure en pyjama traverse un oasis de
broussailles tel la vedette principale d’un film western. Comme un
coup d’vent, un vélo traverse une rue, un chapeau orphelin roule à
sa poursuite. Un gendarme
m’interpelle, je dois me garer :
vos papiers s’il vous plaît !
«Attrape-moi si tu peux, j’retourne là d’où je viens ! »
Les rayons inertes de lumière, gisent sur le parquet.
Voilà pour une aventure imaginaire, captée en quelques
secondes. Une
musique aérienne joue sur mon C.D.
J’me laisse enlacer pendant des heures par une répétition de
sons et rythmes. Les mêmes
paroles poétiques se répètent,
lorsque soudain je me cramponne à
des chaînes de mots hétéroclites … des images se créent dans ma tête.
Je note sur un bout de papier ce que je vois en mots tout en
esquissant un croquis. J’annote souvent des couleurs,
des textures et des époques captées dans ces moments magiques
ainsi que certains détails d’un style ou d’un médium.
J'écris des trucs qui semblent incompréhensibles
pour le commun des mortels afin de me rappeler l’atmosphère
bucolique de ces états inspirants.
Des notes qui ressemblent à un oiseau bleu féerique, aux
plumes pastel de coquille d’œuf, sachant pertinemment que cet oiseau
de porcelaine est tout autant fragile que lumineux.
Je note ce château enchanteur où vivent des fourmis roses avec
des colliers de fleurs travailleuses.
Au chevalet, cela me rappellera que le château sera orné de
nombreuses fenêtres et portes ainsi que d’innombrables couloirs et
ce, dans un environnement champêtre.
Pourtant, sur le tableau final les fourmis seront peut-être
inexistantes et un lapin pourrait cohabiter avec un papillon et une
fillette. Mes
rêves peuvent aussi être des sources d’inspiration.
J’ai appris à les écrire en pleine nuit et à essayer de les
analyser afin d’en sortir des thèmes d’œuvres.
Quelques fois, des sujets d’actualité m’allument tels, la
guerre du Golf persique, la protection de l’environnement, un
documentaire sur l’Afrique ou les fonds marins tout comme certains
mythes persistant dans le temps. Les
aventures de voyage des amis ou simplement, des gens croisés dans ma
vie sont des bougies d’allumage.
Des images publicitaires observées dans des magazines ou
journaux nourrissent mon esprit. Mon cerveau est continuellement en ébullition,
il analyse et décortique tout ce qui se présente sur la toile de fond
de mon imaginaire. Je
peux aussi avoir envie de créer un tableau sans avoir d'idée précise.
Assise devant ma toile, les tubes de couleur à ma portée, les
fresques de mon imagination se transpose.
Un peu comme Alice aux pays des merveilles, je décroche de mon
quotidien pour pénétrer dans un canal d'énergie divin.
Je tombe dans un autre monde,
dans ce «moi-même »,
espace sans queue ni tête d’où jaillit un récit qui ne
demande qu’à prendre forme sur la toile trop blanche.
Je deviens un canal perceptif, quelque chose de plus grand me
guide. Mon
cerveau ouvre une porte à l’invisible.
Mon champ de perception s’élargit, le côté cartésien
s’endort, l’aérien s’éveille.
Avec des facultés aiguisées,
l’instrument que je suis devenue dans ce canal, se laisse
guider à chaque couleurs apposées. Paradoxalement, je demeure consciente du travail accompli (la
technique utilisée, les lois de compositions, etc.) tout en me sentant
dédoublée. Le temps
d’un tableau, je suis hypnotisée
par l'idée germée au plus profond de mon Être. Au
préalable, je ne prévois
pas les symboliques. Elles
naissent sur la toile, comme des messages de l’univers à décoder.
Nombreuses, elles s’élucident au fur du temps. La
vague créative m’emporte, portée
par un flot émotionnel ou par le débordement de l’énergie qui
m'habite. Quelles que
soient les émotions, tristes ou heureuses, je semble être en mesure de
les transmuter et de les utiliser à bon escient.
Parce que les émotions et l’atmosphère sont changeant, tenter
de reproduire le même tableau est illusoire et ce, malgré que je
puisse le faire sur le plan technique et physique. Le deuxième tableau aura perdu son âme et ne sera qu’une
piètre copie. Vide d'émotion,
de savoir, de connaissance et d'expérience il s’avérerait un clone
sans parcours, sans précepte ni passé, sans cheminement ni esprit. Pour
une commande particulière de tableau, le processus de création est
différent. Je constate rapidement ma résistance du départ et les
balises négatives érigées autour d’un sujet ne faisant pas partie
de mes passions. J'essaie
de me mettre dans la peau de la personne désirant ce tableau.
Quel genre de personne est-elle ? Qu'est-ce qui peut susciter un
tel désir ? Quelles sont
les couleurs utilisées dans son environnement immédiat ?
Qu'aime-t-elle ou pas ? Est-ce une personne introvertie ou extravertie,
sédentaire ou ambulante ? Ouverte ou fermée d’esprit ? Accrochée au passé ou tournée
vers le futur ? Parfois,
j'aimerais pouvoir «dévisser » sa tête pour me la
coiffer afin de mieux comprendre l'instinct et les non-dit qui motive sa
demande. Généralement,
je réussis à capter l'essence de la demande après
l’emprisonnement du départ causé par les balises à respecter et la
peur de pas arriver à saisir l'être devant moi.
Finalement, ce sont souvent des tableaux qui me font grandir et
évoluer. Le sentiment
d'avoir su me surpasser et franchir cette étape est très valorisant. En
conclusion, expliquer ce qui déclenche en moi le processus créatif est
plutôt difficile à exprimer en mots.
À tort ou à raison, je crois que souvent, seul une autre
personne vivant le même genre de processus créatif peut saisir la
source de la création. Toutefois,
je suis convaincue que le défi se situe au niveau de l’intellect afin
de marier les idées et les émotions pour en faire quelque chose qui
m’appartient en propre, qui reflète une partie de moi.
Dans un premier temps, fusionner avec l'idée et deuxièmement,
la vivre. Voilà l’essentiel pour moi! Créer techniquement l'image ne représente pas un grand dépassement, cela devient un processus technique régi par des lois que tous peuvent apprendre avec le temps. Je ne ressens pas le besoin de réaliser tous les tableaux qui défilent dans ma tête. Souvent, le processus créatif intellectuel me suffit. C’est peut-être pour cette raison que de créer une œuvre réaliste ne me valorise pas du tout et ne m’interpelle pas. Je ne peux me résoudre à exister de façon mécanique, à être un appareil photo, sans vie, sans émotion, sans mon unicité, sans avoir le sentiment de laisser mon empreinte, ma trace sur cette terre.
Anne Arseneault, artiste peintre
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" Ce qui compte, ce n'est pas une oeuvre, c'est la trajectoire de l'esprit
durant la totalité de la vie. "
-Joan Miro-
© Arseno